26 Novembre 2024, Conseil Constitutionnel.
Si vous deviez vous résumer en 5 dates clés?
-15 août 1945, ma naissance qui conditionne la suite
-1967 / 1973 / 1995 : naissance de mes enfants
-1976 : rencontre avec Jacques Chirac.
Retour sur les étapes clés de son parcours
Originaire de Mont-de-Marsan, dans une famille profondément ancrée dans le sud-ouest, vous avez été un excellent élève, intégrant la classe préparatoire de Louis-le-Grand. Quelle impression vous a laissée votre arrivée à Paris ?
Une impression de très grande liberté ! Je venais d’une petite ville où tout le monde se connaissait. Paris, c’était l’anonymat, un contraste saisissant. Mes années en classes préparatoires, en hypokhâgne et khâgne, ont été marquantes. Paradoxalement, ma vie d’interne était bien plus contrainte qu’à Mont-de-Marsan, mais je découvrais un univers foisonnant. Je me souviens de longues heures passées à traduire l’Iliade et l’Odyssée, des lectures intenses allant de la Chanson de Roland à Céline. Ces années ont été une période de grande stimulation intellectuelle et de rencontres enrichissantes.
Vous avez été ministre des Affaires étrangères sous Édouard Balladur (1993-1995), puis sous Nicolas Sarkozy (2011-2012). Vous avez géré des dossiers majeurs. Quel regard portez-vous sur ces années ?
Le Quai d’Orsay est l’un des ministères les plus fascinants. Avant cela, j’avais été ministre du Budget en 1986, un poste que Jacques Chirac m’avait confié en disant que c’était le meilleur endroit pour apprendre. On a les clefs du budget de l’ensemble des ministères donc on a un œil sur tous les dossiers !
Au Quai d’Orsay, j’ai développé un immense respect pour cette administration et pour les diplomates. Ce ministère impose une rigueur morale et politique face aux enjeux mondiaux. J’ai ressenti à la fois la responsabilité d’être utile et la frustration de ne pas toujours réussir.
Par exemple, en 1993, la France s’était engagée dans l’accord de libre-échange Blair House, qui ne convenait ni à notre vision ni au monde agricole. Ma mission était de nous en désengager auprès de la Commission européenne. Ce que nous avons obtenu !
Lors de mon second mandat, j’ai affronté les révolutions arabes, des événements marquants.
Concernant le Rwanda, quel était votre ressenti à l’époque face à la tragédie qui se déroulait ? Aviez-vous le sentiment d’impuissance ?
Pour moi le procès intenté à la France relève d’une falsification historique.
Je l’ai dit, et je le répète : la France a tout fait pour réconcilier les belligérants au Rwanda et éviter ainsi la confrontation entre Hutu et Tutsi. Mais le génocide a eu lieu. Nous avons donc échoué et je l’ai reconnu. Mais nous n’avons été ni près ni de loin complices de la préparation du génocide que j’ai été le premier à dénoncer.
Nous avons ensuite été les seuls à essayer de protéger les populations, ce fut, sous mandat de l’ONU, la mission de l’Opération Turquoise qui est à l’honneur de notre armée. J’espère que la vérité historique finira par l’emporter.
En 1995, Jacques Chirac vous nomme Premier ministre, quelles impressions gardez-vous de ces années ?
Être Premier ministre est une expérience unique. Chaque minute, il faut prendre une décision. Vous êtes sur tous les fronts.
Je garde en mémoire des rencontres marquantes, comme celle de Nelson Mandela, qui reste l’homme politique le plus fascinant que j’ai rencontré. Je garde en mémoire également Helmut Kohl et Hillary Clinton.
J’aimerais revenir sur la réforme des retraites de 1995 et les mouvements sociaux.
Alain Juppé m’interrompt.
En 1995, ce que j’ai proposé et réalisé, c’est une réforme de l’assurance maladie, avec l’accord de certains partenaires sociaux, notamment la CFDT de Nicole Notat ou la Mutualité française de Jean-Pierre Davant. Cependant, en novembre, j’avais mentionné lors d’un discours à l’Assemblée nationale la réforme des régimes spéciaux, qui n’était pas du tout prévue dans mon programme, donc quelle erreur de l’avoir mentionné ! Cela a déclenché une levée de boucliers, notamment de Marc Blondel, secrétaire général de Force Ouvrière à l’époque.
En décembre 1995, nous avons enchaîné réunions et négociations pour débloquer la situation avant Noël. Je me souviens de ma femme m’attendant le 23 décembre après deux jours intenses, espérant que nous serions libérés avant les fêtes.

Plus tard, Marc Blondel m’a profondément touché par un mot personnel après le décès de mon père en 1998 : « Je pensais que vous étiez un technocrate insensible, mais en vous voyant si triste du décès de votre père, j’imagine que j’ai dû me tromper…»
La Mairie de Bordeaux
Comment avez-vous décidé de vous présenter aux élections municipales de Bordeaux en 1995 ?
Un jour de 1994, Chaban-Delmas m’a questionné : « Cher camarade » (nous étions tous deux inspecteurs des finances, et c’était ainsi que nous nous appelions), « Est-ce que Bordeaux vous intéresse ? »
J’étais effectivement très intéressé. Administrer une ville comme Bordeaux, qui après plus de 40 ans sous la gouvernance de Chaban, qui avait été un très grand maire, conservait un potentiel de développement remarquable, était une perspective enthousiasmante. Mes grands-parents vivaient à Bordeaux et j’avais un attachement particulier pour cette ville.
Quelques jours plus tard, lors de la Foire internationale de Bordeaux, un journaliste de Sud-Ouest me demande si je pense à Bordeaux. Je réponds « oui ». Le lendemain, la Une de Sud-Ouest titre : « Juppé se présente à la mairie de Bordeaux ».
Aviez-vous une idée précise de vos priorités en arrivant à la mairie?
Chaban-Delmas m’avait confié un souhait : que j’y installe un métro. Il avait été confronté à de nombreuses oppositions sur ce projet, jugé trop complexe, trop coûteux, et inadapté aux villes de la métropole. J’ai rapidement compris qu’une nouvelle tentative de métro ne remporterait pas davantage d’adhésion.
Cependant, la question des transports publics était cruciale. J’ai donc lancé le projet du tramway, un défi complexe mais plus adapté, permettant de desservir l’ensemble de la métropole.
Deuxième priorité : réconcilier les Bordelais avec leur fleuve. Les quais étaient alors à l’abandon, transformés en parkings et entrepôts.
J’ai initié un concours d’urbanisme qui a conduit à la sélection du projet de Michel Corajoud. C’est à lui que l’on doit le célèbre miroir d’eau. Il m’avait raconté qu’en contemplant un jour la place de la Bourse, il avait réfléchi à une manière d’en sublimer la beauté. La solution s’est imposée : un effet miroir.
Enfin, le ravalement des façades est rapidement devenu une priorité. À l’époque, Chaban avait refusé de l’imposer aux propriétaires, mais ces façades noircies défiguraient la ville. Pour moi, ravaler, c’était révéler.
Vous avez cumulé les fonctions de maire et de ministre à une époque où cela était courant. Quel bilan tirez-vous de cette pratique ?
Je suis partagé. Le cumul était la norme, et l’on s’y adaptait malgré une charge de travail importante. Aujourd’hui, le terme « cumulard » est une sorte de repoussoir. Cependant, je crois que l’interdiction totale du cumul a créé une autre difficulté : la déconnexion des députés de la vie locale.
Les mandats locaux permettent une proximité quotidienne avec les citoyens. On est interpellé dans la rue, les habitants partagent leurs préoccupations et leurs idées. Cela nourrit la compréhension des réalités du terrain.
L’objectif initial de l’interdiction du cumul était de réduire l’absentéisme parlementaire, mais force est de constater que le résultat n’est pas concluant. En réalité, le député, souvent démuni face aux attentes locales — logement, sécurité, garde d’enfants —, ne peut répondre à des problématiques qui relèvent du maire. Un cumul mesuré, notamment dans des villes petites ou moyennes, permettrait de renforcer cette connexion entre l’Assemblée et les citoyens.
Vous êtes souvent perçu comme le maire de Bordeaux, celui qui a transformé la ville. Ressentez-vous une grande fierté à ce sujet ?
Absolument. J’ai été passionné par cette ville, « ma ville » comme je l’appelle, et les Bordelais continuent de m’en parler lorsque je suis de passage.
La charge de travail était considérable, mais notre objectif restait de rendre la ville plus agréable et dynamique.
Prenons le tramway, par exemple.
Ce projet représentait un énorme défi, notamment parce que nous voulions éviter, dans le centre historique, les caténaires pour préserver l’esthétique de la ville. Cela nécessitait une électrification des rails, avec des contraintes techniques importantes : les câbles électriques devaient s’activer uniquement au passage du tramway.
Ces innovations ont exigé des années de travail acharné. Se posait ensuite la question de l’indemnisation des commerces sur le trajet du tramway. Tous ces détails, ce sont des heures de réunions, si bien que le tramway n’a vu le jour qu’en 2003 alors que cela faisait partie de mon premier chantier prioritaire !
D’ailleurs, une anecdote : lors de l’inauguration, le président Jacques Chirac m’avait fait l’honneur de sa présence à la cérémonie. Le matin même, on m’annonce que rien ne fonctionne : le tramway est bloqué. Chirac a donc dû se rendre à l’arrêt prévu en voiture pour poser dans un wagon… immobile ! Le lendemain, tout fonctionnait parfaitement, bien sûr.
Votre deuxième mandat a également vu de grandes transformations. Quels projets vous ont particulièrement marqué ?
Les ponts ! Pendant des siècles, Bordeaux ne comptait qu’un seul pont : le pont de pierre, construit en 1824 sous Napoléon. Mais pour dynamiser la ville et faciliter les déplacements, c’était largement insuffisant.
J’ai donc lancé deux projets majeurs.
Le pont Chaban-Delmas, inauguré en 2013, pont levant permettant le passage des paquebots de croisière.
Ce projet a failli nous coûter le classement UNESCO. Les responsables du classement au patrimoine mondial de l’Unesco s’inquiétaient de l’impact du pont sur la perspective de la ville.
J’ai dû plaider la cause de Bordeaux lors d’un sommet UNESCO à Séville. En effet, à la même époque, Dresde en Allemagne était également menacé de déclassement pour les mêmes raisons (la création d’un pont susceptible de dénaturer le paysage), mais à Dresde, c’était son fleuve, l’Elbe, qui était classé donc ce n’était pas comparable ! Nous sommes parvenus à garder notre classement. Et le responsable du Comité UNESCO compétent, quand il a vu le pont, s’est exclamé « Ah ! Il est beau ! »
Quant au pont Simone Veil, destiné à boucler les boulevards, sa construction a été retardée par des difficultés techniques. Il n’a finalement été inauguré qu’il y a quelques mois, après mon départ ! Mais j’ai été heureux de participer à son inauguration.
En 2019, vous quittez la mairie pour le Conseil constitutionnel. Comment s’est déroulée cette transition ?
Pas tout à fait comme prévu. J’avais préparé ma succession depuis plusieurs années avec Virginie Calmels, dont je tenais en haute estime le travail. Son expérience de chef d’entreprise avait notamment permis d’établir un dialogue fructueux avec des dirigeants de grandes entreprises, comme Ubisoft, et de dynamiser le pôle économique de la ville et de sa métropole.
Cependant, la proposition de Richard Ferrand de rejoindre le Conseil constitutionnel a bouleversé ces plans et accéléré ma succession. Virginie Calmels, malgré ses grandes qualités, n’a pas réussi à convaincre mon équipe. C’est donc Nicolas Florian, mon adjoint, qui avait été pour moi d’une fidélité à toute épreuve et dont j’appréciais le sens des relations humaines que la majorité municipale a choisi, avec mon plein accord, pour me succéder.
Les élections municipales de 2020 se sont déroulées dans un contexte très particulier, marqué par la pandémie de Covid-19, ce qui explique le taux vertigineux d’abstention (plus de 60%)
Alain Juppé s’interrompt : « Savez-vous ce que sont les réunions Tupperware ?«
J’en ai mené énormément lors de la campagne de 2014, parfois jusqu’à trois par jour. Un ami invite chez lui des proches, idéalement des indécis, ceux qui peuvent encore être convaincus. Pendant une ou deux heures, on échange, je réponds à leurs interrogations, j’argumente, et je tente de les persuader. C’est une méthode de campagne très exigeante, mais aussi extrêmement enrichissante, car elle permet une proximité unique avec les électeurs.
Connaissez-vous Pierre Hurmic ?
Oui, depuis 25 ans. Il était dans l’opposition écologiste dans le conseil municipal. C’était un opposant déterminé mais intelligent. En 2014, j’avais même envisagé de lui proposer un poste d’adjoint car j’avais de fortes ambitions pour renforcer la place de la nature en ville. Malheureusement, ses alliances politiques ne lui ont pas permis de me rejoindre.
Son rôle au Conseil Constitutionnel
Comment avez-vous décidé de rejoindre le Conseil constitutionnel?
En 2018, alors que j’étais encore maire de Bordeaux, j’avais déjà pris la décision de ne pas me représenter aux municipales de 2020. Je ne voulais pas risquer de faire le mandat de trop, à l’image de Chaban-Delmas, qui était resté dix années de plus qu’il n’aurait dû. C’est alors que Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, m’a contacté pour me proposer de rejoindre le Conseil constitutionnel. Il m’a donné une journée pour répondre.
Je me souviens avoir passé cette journée, enfermé dans mon bureau, plongé dans une intense réflexion et échangeant avec plusieurs personnes de confiance. Ma femme vous dirait que je n’ai pas prononcé un mot de la journée. Le soir, ma décision était prise : j’acceptais de rejoindre le Conseil constitutionnel.
Est-il difficile de trancher sur des questions comme les QPC ou encore les lois liées au confinement durant la crise de la COVID-19?
Le rôle du Conseil constitutionnel est de vérifier si une loi est conforme à la Constitution, en toute neutralité. Prenons l’exemple des lois de confinement durant la pandémie : ces lois portaient indéniablement atteinte à deux libertés fondamentales, la liberté d’aller et venir et la liberté d’entreprendre.
Toutefois, notre mission a été d’évaluer si ces restrictions pouvaient être justifiées par d’autres droits fondamentaux, ici la protection de la santé et la sécurité des citoyens. Dans ce cas précis, nous avons estimé que, compte tenu de la limitation dans le temps de ces mesures et de leur encadrement strict, les atteintes aux libertés étaient justifiées.
Nous ne nous prononçons pas sur la qualité ou l’opportunité d’une loi mais seulement sur sa conformité à la Constitution, en laissant de côté nos convictions personnelles.
Nous sommes accompagnés par une équipe d’une dizaine de juristes qui nous aident à mener une analyse rigoureuse et impartiale.

Pour conclure, quelle est votre opinion sur le contrepouvoir, et pensez-vous que les institutions américaines sont capables de contenir les excès potentiels d’un président comme Donald Trump ?
Il convient d’abord de préciser que le Conseil constitutionnel n’est pas un contrepouvoir. Nous ne disposons pas du pouvoir législatif : on dit souvent que nous avons « la gomme mais pas le crayon ». Nous pouvons censurer une loi, mais c’est au Parlement de la réécrire dans le respect de la Constitution.
Concernant les États-Unis, je trouve préoccupante la concentration des pouvoirs.
Donald Trump lors de ce prochain mandat à venir, aura la majorité, au Sénat, à la Chambre des Représentants et à la Cour Suprême. Cette accumulation de pouvoir dans les mains d’un seul parti fragilise l’équilibre institutionnel et le rôle des contrepouvoirs dans une démocratie
