Monsieur Le Maire

Alain Juppé

Alain juppé pour atypical bordeaux

Alain Juppé

Membre du Conseil Constitutionnel - Ancien Maire de Bordeaux

Alain Juppé a accepté cet entretien avec enthousiasme pour parler de Bordeaux. Je le rencontre dans son confortable bureau du Conseil constitutionnel, rue de Montpensier à Paris, avec une vue imprenable sur les colonnes de Buren. Pendant plus d’une heure et demie, Alain Juppé se dévoile sous un jour bien différent de celui souvent véhiculé par la vie politique : bavard, chaleureux, et heureux de partager ses expériences et souvenirs. À l’issue de notre entrevue, qui dépasse légèrement la durée prévue, je l’entends dire à son assistante : « Oh, vous savez, quand on me lance sur Bordeaux, on ne peut plus m’arrêter ! »

26 Novembre 2024, Conseil Constitutionnel.

Si vous deviez vous résumer en 5 dates clés?

-15 août 1945, ma naissance qui conditionne la suite

-1967 / 1973 / 1995 : naissance de mes enfants

-1976 : rencontre avec Jacques Chirac.

Retour sur les étapes clés de son parcours

Originaire de Mont-de-Marsan, dans une famille profondément ancrée dans le sud-ouest, vous avez été un excellent élève, intégrant la classe préparatoire de Louis-le-Grand. Quelle impression vous a laissée votre arrivée à Paris ?

Une impression de très grande liberté ! Je venais d’une petite ville où tout le monde se connaissait. Paris, c’était l’anonymat, un contraste saisissant. Mes années en classes préparatoires, en hypokhâgne et khâgne, ont été marquantes. Paradoxalement, ma vie d’interne était bien plus contrainte qu’à Mont-de-Marsan, mais je découvrais un univers foisonnant. Je me souviens de longues heures passées à traduire l’Iliade et l’Odyssée, des lectures intenses allant de la Chanson de Roland à Céline. Ces années ont été une période de grande stimulation intellectuelle et de rencontres enrichissantes.

Vous avez été ministre des Affaires étrangères sous Édouard Balladur (1993-1995), puis sous Nicolas Sarkozy (2011-2012). Vous avez géré des dossiers majeurs. Quel regard portez-vous sur ces années ?

Le Quai d’Orsay est l’un des ministères les plus fascinants. Avant cela, j’avais été ministre du Budget en 1986, un poste que Jacques Chirac m’avait confié en disant que c’était le meilleur endroit pour apprendre. On a les clefs du budget de l’ensemble des ministères donc on a un œil sur tous les dossiers !

Par exemple, en 1993, la France s’était engagée dans l’accord de libre-échange Blair House, qui ne convenait ni à notre vision ni au monde agricole. Ma mission était de nous en désengager auprès de la Commission européenne. Ce que nous avons obtenu !

Lors de mon second mandat, j’ai affronté les révolutions arabes, des événements marquants.

Concernant le Rwanda, quel était votre ressenti à l’époque face à la tragédie qui se déroulait ? Aviez-vous le sentiment d’impuissance ?

Pour moi le procès intenté à la France relève d’une falsification historique.

Nous avons ensuite été les seuls à essayer de protéger les populations, ce fut, sous mandat de l’ONU, la mission de l’Opération Turquoise qui est à l’honneur de notre armée. J’espère que la vérité historique finira par l’emporter.

En 1995, Jacques Chirac vous nomme Premier ministre, quelles impressions gardez-vous de ces années ?

Je garde en mémoire des rencontres marquantes, comme celle de Nelson Mandela, qui reste l’homme politique le plus fascinant que j’ai rencontré. Je garde en mémoire également Helmut Kohl et Hillary Clinton.

J’aimerais revenir sur la réforme des retraites de 1995 et les mouvements sociaux.

Alain Juppé m’interrompt.

En 1995, ce que j’ai proposé et réalisé, c’est une réforme de l’assurance maladie, avec l’accord de certains partenaires sociaux, notamment la CFDT de Nicole Notat ou la Mutualité française de Jean-Pierre Davant. Cependant, en novembre, j’avais mentionné lors d’un discours à l’Assemblée nationale la réforme des régimes spéciaux, qui n’était pas du tout prévue dans mon programme, donc quelle erreur de l’avoir mentionné ! Cela a déclenché une levée de boucliers, notamment de Marc Blondel, secrétaire général de Force Ouvrière à l’époque.

En décembre 1995, nous avons enchaîné réunions et négociations pour débloquer la situation avant Noël. Je me souviens de ma femme m’attendant le 23 décembre après deux jours intenses, espérant que nous serions libérés avant les fêtes.

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La Mairie de Bordeaux

Comment avez-vous décidé de vous présenter aux élections municipales de Bordeaux en 1995 ?

J’étais effectivement très intéressé. Administrer une ville comme Bordeaux, qui après plus de 40 ans sous la gouvernance de Chaban, qui avait été un très grand maire, conservait un potentiel de développement remarquable, était une perspective enthousiasmante. Mes grands-parents vivaient à Bordeaux et j’avais un attachement particulier pour cette ville.

Quelques jours plus tard, lors de la Foire internationale de Bordeaux, un journaliste de Sud-Ouest me demande si je pense à Bordeaux. Je réponds « oui ». Le lendemain, la Une de Sud-Ouest titre : « Juppé se présente à la mairie de Bordeaux ».

Aviez-vous une idée précise de vos priorités en arrivant à la mairie?

Chaban-Delmas m’avait confié un souhait : que j’y installe un métro. Il avait été confronté à de nombreuses oppositions sur ce projet, jugé trop complexe, trop coûteux, et inadapté aux villes de la métropole. J’ai rapidement compris qu’une nouvelle tentative de métro ne remporterait pas davantage d’adhésion.

Cependant, la question des transports publics était cruciale. J’ai donc lancé le projet du tramway, un défi complexe mais plus adapté, permettant de desservir l’ensemble de la métropole.

Deuxième priorité : réconcilier les Bordelais avec leur fleuve. Les quais étaient alors à l’abandon, transformés en parkings et entrepôts.

Enfin, le ravalement des façades est rapidement devenu une priorité. À l’époque, Chaban avait refusé de l’imposer aux propriétaires, mais ces façades noircies défiguraient la ville. Pour moi, ravaler, c’était révéler.

Vous avez cumulé les fonctions de maire et de ministre à une époque où cela était courant. Quel bilan tirez-vous de cette pratique ?

Je suis partagé. Le cumul était la norme, et l’on s’y adaptait malgré une charge de travail importante. Aujourd’hui, le terme « cumulard » est une sorte de repoussoir. Cependant, je crois que l’interdiction totale du cumul a créé une autre difficulté : la déconnexion des députés de la vie locale.

Les mandats locaux permettent une proximité quotidienne avec les citoyens. On est interpellé dans la rue, les habitants partagent leurs préoccupations et leurs idées. Cela nourrit la compréhension des réalités du terrain.

Vous êtes souvent perçu comme le maire de Bordeaux, celui qui a transformé la ville. Ressentez-vous une grande fierté à ce sujet ?

La charge de travail était considérable, mais notre objectif restait de rendre la ville plus agréable et dynamique.

Prenons le tramway, par exemple.

Ces innovations ont exigé des années de travail acharné. Se posait ensuite la question de l’indemnisation des commerces sur le trajet du tramway. Tous ces détails, ce sont des heures de réunions, si bien que le tramway n’a vu le jour qu’en 2003 alors que cela faisait partie de mon premier chantier prioritaire !

D’ailleurs, une anecdote : lors de l’inauguration, le président Jacques Chirac m’avait fait l’honneur de sa présence à la cérémonie. Le matin même, on m’annonce que rien ne fonctionne : le tramway est bloqué. Chirac a donc dû se rendre à l’arrêt prévu en voiture pour poser dans un wagon… immobile ! Le lendemain, tout fonctionnait parfaitement, bien sûr.

Votre deuxième mandat a également vu de grandes transformations. Quels projets vous ont particulièrement marqué ?

Les ponts ! Pendant des siècles, Bordeaux ne comptait qu’un seul pont : le pont de pierre, construit en 1824 sous Napoléon. Mais pour dynamiser la ville et faciliter les déplacements, c’était largement insuffisant.

J’ai donc lancé deux projets majeurs.

Le pont Chaban-Delmas, inauguré en 2013, pont levant permettant le passage des paquebots de croisière.

Ce projet a failli nous coûter le classement UNESCO. Les responsables du classement au patrimoine mondial de l’Unesco s’inquiétaient de l’impact du pont sur la perspective de la ville.

J’ai dû plaider la cause de Bordeaux lors d’un sommet UNESCO à Séville. En effet, à la même époque, Dresde en Allemagne était également menacé de déclassement pour les mêmes raisons (la création d’un pont susceptible de dénaturer le paysage), mais à Dresde, c’était son fleuve, l’Elbe, qui était classé donc ce n’était pas comparable ! Nous sommes parvenus à garder notre classement. Et le responsable du Comité UNESCO compétent, quand il a vu le pont, s’est exclamé « Ah ! Il est beau ! »

Quant au pont Simone Veil, destiné à boucler les boulevards, sa construction a été retardée par des difficultés techniques. Il n’a finalement été inauguré qu’il y a quelques mois, après mon départ ! Mais j’ai été heureux de participer à son inauguration.

En 2019, vous quittez la mairie pour le Conseil constitutionnel. Comment s’est déroulée cette transition ?

Pas tout à fait comme prévu. J’avais préparé ma succession depuis plusieurs années avec Virginie Calmels, dont je tenais en haute estime le travail. Son expérience de chef d’entreprise avait notamment permis d’établir un dialogue fructueux avec des dirigeants de grandes entreprises, comme Ubisoft, et de dynamiser le pôle économique de la ville et de sa métropole.

Cependant, la proposition de Richard Ferrand de rejoindre le Conseil constitutionnel a bouleversé ces plans et accéléré ma succession. Virginie Calmels, malgré ses grandes qualités, n’a pas réussi à convaincre mon équipe. C’est donc Nicolas Florian, mon adjoint, qui avait été pour moi d’une fidélité à toute épreuve et dont j’appréciais le sens des relations humaines que la majorité municipale a choisi, avec mon plein accord, pour me succéder.

Les élections municipales de 2020 se sont déroulées dans un contexte très particulier, marqué par la pandémie de Covid-19, ce qui explique le taux vertigineux d’abstention (plus de 60%)

J’en ai mené énormément lors de la campagne de 2014, parfois jusqu’à trois par jour. Un ami invite chez lui des proches, idéalement des indécis, ceux qui peuvent encore être convaincus. Pendant une ou deux heures, on échange, je réponds à leurs interrogations, j’argumente, et je tente de les persuader. C’est une méthode de campagne très exigeante, mais aussi extrêmement enrichissante, car elle permet une proximité unique avec les électeurs.

Connaissez-vous Pierre Hurmic ?

Oui, depuis 25 ans. Il était dans l’opposition écologiste dans le conseil municipal. C’était un opposant déterminé mais intelligent. En 2014, j’avais même envisagé de lui proposer un poste d’adjoint car j’avais de fortes ambitions pour renforcer la place de la nature en ville. Malheureusement, ses alliances politiques ne lui ont pas permis de me rejoindre.

Son rôle au Conseil Constitutionnel

Comment avez-vous décidé de rejoindre le Conseil constitutionnel?

En 2018, alors que j’étais encore maire de Bordeaux, j’avais déjà pris la décision de ne pas me représenter aux municipales de 2020. Je ne voulais pas risquer de faire le mandat de trop, à l’image de Chaban-Delmas, qui était resté dix années de plus qu’il n’aurait dû. C’est alors que Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, m’a contacté pour me proposer de rejoindre le Conseil constitutionnel. Il m’a donné une journée pour répondre.

Est-il difficile de trancher sur des questions comme les QPC ou encore les lois liées au confinement durant la crise de la COVID-19?

Le rôle du Conseil constitutionnel est de vérifier si une loi est conforme à la Constitution, en toute neutralité. Prenons l’exemple des lois de confinement durant la pandémie : ces lois portaient indéniablement atteinte à deux libertés fondamentales, la liberté d’aller et venir et la liberté d’entreprendre.

Toutefois, notre mission a été d’évaluer si ces restrictions pouvaient être justifiées par d’autres droits fondamentaux, ici la protection de la santé et la sécurité des citoyens. Dans ce cas précis, nous avons estimé que, compte tenu de la limitation dans le temps de ces mesures et de leur encadrement strict, les atteintes aux libertés étaient justifiées.

Nous sommes accompagnés par une équipe d’une dizaine de juristes qui nous aident à mener une analyse rigoureuse et impartiale.

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Pour conclure, quelle est votre opinion sur le contrepouvoir, et pensez-vous que les institutions américaines sont capables de contenir les excès potentiels d’un président comme Donald Trump ?

Il convient d’abord de préciser que le Conseil constitutionnel n’est pas un contrepouvoir. Nous ne disposons pas du pouvoir législatif : on dit souvent que nous avons « la gomme mais pas le crayon ». Nous pouvons censurer une loi, mais c’est au Parlement de la réécrire dans le respect de la Constitution.

Donald Trump lors de ce prochain mandat à venir, aura la majorité, au Sénat, à la Chambre des Représentants et à la Cour Suprême. Cette accumulation de pouvoir dans les mains d’un seul parti fragilise l’équilibre institutionnel et le rôle des contrepouvoirs dans une démocratie

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007 in Bordeaux

Alain Juppé m’avait prévenu en amont : « Je ne suis pas sûr d’avoir une réponse à votre question sur James Bond ! Nous verrons sur le moment ! »

Visiblement, Monsieur Juppé a réfléchi et regorge de bonnes idées :

« J’imagine Mission Impossible, avec Tom Cruise, suspendu à un pylône du pont Chaban-Delmas, un peu comme lors de la cérémonie des JO à Paris ! »

« Ou alors une course automobile dans les bassins à flots ! »

« Et pourquoi pas une descente à ski du toit de la cité du vin ? »

Bordeaux en 2050

Alain Juppé avait pensé à cette rubrique en 2018. Il me montre un livre, disponible à la métropole, « Bordeaux en 2050 ». Une consultation auprès des bordelais (près de 15 000 bordelais ont été consultés) pour savoir les ambitions pour leur ville en 2050.

« Leur demande principale, c’était de faire entrer davantage la nature en ville. Mais pour l’heure, ils se disaient à 80% heureux de vivre à Bordeaux. »

Missing in Bordeaux

Les ponts ça va, les salles de spectacle aussi (j’avais pris l’initiative de construire l’Auditorium), les stades on a, mais peut être maintenant une grande équipe de football pour jouer dedans ?

 

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