11 novembre 2024 – Le Bouscat
Si tu devais te résumer en cinq dates ?
Je dirais d’abord mon troisième anniversaire, le 12 mars 1984. Nous vivons à 2h à l’ouest de Melbourne, à la campagne. Ce jour-là, mes parents m’offrent mon premier chiot, Cindy (parce que ça rime avec Bindi !). J’ai depuis ce jour une fascination et une passion pour les animaux !
Ensuite, le 31 août 1996. J’ai 15 ans, et je pars cinq mois à Bordeaux dans le cadre d’un voyage linguistique. Mon lycée offrait la possibilité de passer quelques mois à l’étranger : en Finlande, en Italie, ou en France par exemple. Je venais de commencer à apprendre le français, alors je choisis la France et me retrouve à Bordeaux, accueillie par une famille.
En mars 2000, début de ma vie étudiante à Melbourne : criminologie, sociologie, et droit. Je veux combattre les injustices, le racisme et je me vois devenir avocate pénaliste.
En septembre 2011, je m’installe à Madrid en famille pour trois années géniales de vie à l’espagnole.
Le 14 février 2024, reconversion et diplômée en horticulture, je récupère les clefs du terrain pour la Pétalerie ! mon rêve devient enfin réalité !
Depuis quand vis-tu à Bordeaux ?
Après avoir quitté Melbourne, j’ai vécu à Paris pendant 5 ans. Je n’ai pas beaucoup aimé, j’ai trouvé la vie professionnelle compliquée, très hiérarchique, et la vie sur place chère, trop rapide. La fille de la campagne n’a pas beaucoup aimé ! Ensuite, cela a été Madrid pendant trois ans. J’ai adoré la ville, les gens, le rythme. Puis, je suis arrivée à Bordeaux en 2014, les débuts ont été durs. Aujourd’hui, je vis à Bruges avec mes enfants, c’est devenu ma ville.
Qu’est-ce qui te manque le plus de l’Australie ?
Ma famille ! et le café ! Le café est tellement meilleur à Melbourne.
(Je demande à Bindi le café australien jouit d’une telle réputation, un sujet que j’ai souvent entendu évoquer)
Je crois que cela remonte à une grande vague d’immigration italienne et grecque autour de la deuxième guerre mondiale. Ils ont apporté avec eux leur culture exigeante du café, qui s’est mêlée à une culture du thé déjà bien implantée en Australie par les anglais et les irlandais. Cette fusion a donné naissance à une véritable institution à Melbourne.
Qu’est ce qui te manque le moins ?
Les araignées ! Pas celles qui sont petites et très dangereuses, car on les croise rarement. Non, ma phobie, ce sont huntsman, de grosses araignées poilues, comme des bébés tarentules, qu’on retrouve souvent dans les coins des pièces. Elles sont inoffensives, mais absolument terrifiantes. Cela dit, pour être honnête, en Australie, le vrai danger, ce ne sont ni les insectes ni les requins, mais les cancers de la peau !

Tu as ouvert cette année la Pétalerie. Peux-tu nous en dire plus ?
La Pétalerie est une ferme florale que j’ai inauguré en février 2024. Elle s’étend sur un terrain de 7000m2, situé à Bruges à proximité de l’arrêt de Tramway La Vache. J’y cultive des fleurs que je vends aux particuliers, aux grossistes et aux fleuristes.
Le projet a également une dimension pédagogique : il vise à sensibiliser les enfants et les habitants à la saisonnalité et à la biodiversité.
Comment s’improvise t’on floricultrice à 43 ans ?
Ce n’est pas tout à fait le fruit du hasard. Ma mère était diplômée en sciences agricoles de l’université de Melbourne et a consacré une grande partie de sa vie à reboiser la ferme familiale dont les forêts avaient été détruites par l’élevage.

J’ai donc grandi dans cet univers, passant toutes mes vacances avec ma mère et mes frères et sœurs à planter, entretenir des arbustes et cultiver la terre. L’idée de devenir fleuriste m’avait déjà effleuré l’esprit il y a plusieurs années, mais le temps a passé. Aujourd’hui, à 43 ans je réalise enfin ce rêve.
Comment as-tu trouvé le terrain pour installer ta ferme florale?
Avec beaucoup, beaucoup d’efforts ! J’habite à Bruges et j’ai contacté toutes les mairies des environs. L’accueil a toujours été bienveillant et enthousiaste, mais rien n’a abouti. Finalement j’ai repéré ce terrain idéal à Bruges.
Je voulais que la ferme florale soit en ville, au cœur de l’espace urbain, pour être proche des habitants, et participer activement à leur quotidien.
Le promoteur immobilier, Vilogia, a été séduit par mon projet et m’a fait confiance. Ils m’ont cédé l’usage du terrain gratuitement pour deux ans.
Quel est l’intérêt d’un promoteur immobilier privé à te laisser gratuitement exploiter son terrain ?
Ce terrain est en attente d’un projet immobilier, il restera donc vacant pendant encore quelques années. En me permettant de l’utiliser, le promoteur évite les problèmes liés à un espace non habité, comme le squat ou les dégradations, tout en contribuant à la vie locale.
Cela leur permet également de renforcer leur image en tant qu’acteur engagé dans le tissu urbain. C’est une solution gagnant-gagnant pour tout le monde.
Dans deux ans, tu devras quitter le terrain et recréer la Pétalerie ailleurs. Ce n’est pas un peu décourageant ?
Pas du tout ! Tout dépend de l’état d’esprit avec lequel on aborde les choses. Pour moi, c’est une formidable opportunité de faire grandir mon projet, d’innover et d’apprendre. Cette transition fait partie intégrante du processus, et dans deux ans, il ne s’agira pas de repartir de zéro, bien au contraire : ce sera une continuité, enrichie de tout ce que j’aurai construit d’ici là.
Quel est le business model de la Pétalerie ?
Vendre des fleurs, tout simplement !
La Pétalerie est une ferme dédiée aux fleurs coupées, principalement des variétés que l’on ne trouve pas chez les fleuristes traditionnels. Certaines fleurs, comme les dahlias par exemple, voyagent mal et ne sont pas rentables pour les circuits classiques. Mon principal atout, c’est la proximité !
Sais-tu d’où viennent les fleurs que tu achètes chez un fleuriste ? Non ? c’est normal, car il n’y a aucune obligation de transparence à ce sujet.
Le Collectif de la Fleur Française, dont je fais partie, milite justement pour instaurer une obligation similaire à celle des fruits et légumes. Si cette transparence existait, tu découvrirais que 85% des fleurs vendues en France sont importées.
Et pas seulement d’Europe ! Elles traversent des continents en avion depuis des pays comme le Kenya, la Colombie ou l’Equateur pour finir sur nos tables ! C’est complètement fou !

A qui vends-tu tes fleurs ?
J’ai trois types de clients principaux.
D’abord, il y a les particuliers qui viennent acheter en direct. Je propose également mes fleurs pour des évènements comme les mariages, les baptêmes ou encore des fêtes d’entreprise.
Ensuite, certains fleuristes me contactent, souvent via instagram, car ils apprécient mon projet et souhaitent s’approvisionner localement.
Enfin, j’ai la chance de collaborer avec un grossiste intermédiaire. Dans la région, les néerlandais d’Agora consacrent une partie de leur halle aux producteurs locaux. C’est une belle opportunité, car la demande pour les produits locaux augmentent, tandis que l’offre reste limitée, surtout en milieu urbain.

La culture change peu à peu. Les gens commencent à réaliser que ces fleurs parfaites que l’on voit dans les magazines sont produites en masse, souvent grâce à des produits chimiques. A l’inverse, les fleurs locales, un peu plus fragiles et imparfaites, sont façonnées par la nature elle-même. Et c’est justement dans cette authenticité que réside tout leur charme.
Après plus de dix ans à Bordeaux, quelle est ton impression des bordelais ?
Après avoir beaucoup voyagé et vécu dans différentes villes et pays, je me rends compte que les gens sont fondamentalement les mêmes partout.
Partout, tu rencontres des gens extraordinaires, des racistes, des gens généreux, ou des cons. Tout dépend des rencontres que tu fais.
Ces dernières années, j’ai eu de la chance de croiser des personnes formidables ici à Bordeaux. Depuis la période du covid, et avec les épreuves comme la guerre en Ukraine, j’ai remarqué un bel élan de générosité dans la ville.