8 janvier 2025 – Bègles
Si vous deviez vous résumer en cinq dates ?
1945 : Naissance à Phnom-Penh, au Cambodge dans un camp japonais d’extermination.
1966. Le jour de mes 21 ans. J’étais majeure.
1967 J’ai pris l’avion pour Rome afin de rejoindre mon amoureux.
1968 : la révolution Mai 1968. Je revis cette émotion rien qu’en l’évoquant. Cela a été un bouleversement dans ma vie et je n’ai pas cessé le combat depuis.
1979 : Mariage avec François.
Le métier de sexologue
En quoi consiste le métier de sexologue ?
Le métier de sexologue consiste à accompagner et traiter les dysfonctionnements sexuels dont les patients se plaignent. La définition de la santé sexuelle selon l’OMS est au cœur de cette pratique :
« La santé sexuelle est un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social en matière de sexualité. Ce n’est pas simplement l’absence de maladie ou de dysfonctionnement. »
Les troubles pris en charge se répartissent principalement en trois catégories :
• Troubles du désir,
• Troubles du plaisir,
• Troubles de l’orgasme.
Il y a des sexologues médecins et d’autres non-médecins. Nous avons le même diplôme de sexologue. Je ne suis pas médecin. Lorsque le problème est d’ordre médical, je renvoie le patient vers un spécialiste, tel qu’un urologue ou un gynécologue. Cependant, beaucoup de ces troubles trouvent leur origine dans des enjeux psychologiques.

Comment distinguez-vous le trouble du plaisir du trouble de l’orgasme ?
Le plaisir et l’orgasme sont deux choses distinctes. L’orgasme est une « détonation », alors que le plaisir peut exister sans aboutir à l’orgasme. Par exemple, certains patients disent souffrir d’un trouble de l’orgasme. Quand je leur demande s’ils en ont lors de la masturbation, la réponse est souvent oui. Cela montre que leur capacité à atteindre l’orgasme existe, mais qu’elle est peut-être altérée dans une dynamique de couple.
Mais ce qui est intéressant c’est que le patient n’identifie pas les orgasmes obtenus en solo, dans le cadre de la masturbation comme de « vrais orgasmes ». Et pourtant la masturbation fait partie intégrante de la sexualité et est, selon moi, essentielle pour une vie sexuelle épanouie.
Comment se déroule une séance ?
Lors de la première séance, je me concentre sur l’histoire du patient à travers un questionnaire précis. Nous abordons des thèmes tels que les antécédents familiaux, les traumatismes, la religion, les chagrins d’amour, l’image de soi ou encore les problèmes au sein du couple : infidélité, tensions. Je pose ensuite deux questions clés :
Pourquoi consultez-vous ?
Pourquoi aujourd’hui et pas demain ou hier?
Souvent, il existe un déclencheur : une crise de couple, une souffrance psychologique accrue, ou encore un événement marquant.
En quoi la religion, par exemple a-t-elle un impact sur la sexualité ?
La religion joue un rôle important dans la construction des interdits et des tabous, qui sont souvent profondément ancrés et difficiles, voire impossibles, à surmonter.
Ces interdits sont pourvoyeurs de troubles sexuels. Par exemple, j’ai reçu en consultation des hommes dont l’environnement religieux et culturel, avait conduit à un apprentissage de la sexualité dans des « bordels » avec des prostituées. Ils ont ainsi intégré l’idée qu’il existe des femmes pour le sexe et d’autres qui n’y ont pas accès. Sortir de ces schémas est extrêmement difficile.
Quel est le profil type des personnes qui consultent ?
Mes patients sont très diversifiés, avec une répartition équitable entre hommes et femmes. Je reçois peu de couples, mais cela tient peut-être à ma pratique. De plus, une thérapie de couple est particulièrement exigeante et repose sur trois engagements essentiels : avoir un projet de vie commun, être honnête (pas de mensonges), et ne pas avoir de relation extraconjugale.
J’observe que les couples qui consultent pour des thérapies conjugales sont souvent déjà avancés dans leurs problèmes. Ils viennent davantage pour valider une démarche de séparation que pour chercher à résoudre leurs conflits.
Je reçois aussi beaucoup de jeunes : des trentenaires ou des étudiants, souvent dotés d’un bagage intellectuel important. Ils privilégient une approche cérébrale dans leur recherche de solutions.
Quelle est la raison principale qui motive une consultation ?
La plupart des consultations concernent des dysfonctionnements sexuels entraînant une souffrance psychologique ou des tensions dans le couple (conjugopathies). La question de la fréquence des rapports revient fréquemment, notamment avec des hommes qui souhaitent des rapports plus fréquents que leurs partenaires féminines.
Il est essentiel de rappeler que la sexualité ne se limite pas à la pénétration. Nous avons cinq sens, alors utilisons-les ! Les femmes, par exemple, sont multi-orgasmiques : elles peuvent connaître plusieurs orgasmes successifs, contrairement aux hommes. Une femme peut même jouir d’une simple caresse sur l’épaule.
Certaines patientes refusent la pénétration, car cela ne les intéresse plus. Par ailleurs, je reçois de plus en plus de consultations liées à des questionnements d’identification sexuelle. J’ai accompagné plusieurs jeunes femmes attirées par les deux sexes. Elles cherchent souvent une oreille experte, bienveillante et sans jugement.
Avez-vous constaté une évolution depuis vos débuts, notamment une meilleure connaissance du corps des femmes ?
Pas vraiment. La méconnaissance du corps des femmes, mais aussi de celui des hommes, reste très importante et constitue souvent une cause majeure des problèmes sexuels.
Les femmes, en particulier, connaissent mal leur propre corps. Les hommes, quant à eux, réduisent souvent le corps féminin à quelques parties : seins, fesses, bouche, vagin.
Il y a encore beaucoup de pédagogie à faire, notamment sur le clitoris et le fonctionnement des zones érogènes. Cependant, je note une évolution chez les jeunes femmes : elles sont aujourd’hui plus exigeantes, plus indépendantes et davantage à l’écoute de leurs désirs, sans toujours se soumettre à ceux des hommes. Néanmoins, il reste un long chemin à parcourir pour sortir du modèle patriarcal encore dominant.
Que pensez-vous du développement des sextoys ?
(Claire fait une moue sceptique)
Je suis partagée. Tout d’abord, je déplore l’aspect marketing et capitaliste autour des sextoys, dont les prix sont souvent exorbitants. Par ailleurs, certaines tailles irréalistes me semblent outrancières.
Concernant leur usage, tout dépend du contexte : en solo ou en duo. Pour la masturbation, les sextoys peuvent avoir des effets bénéfiques. Je les recommande souvent à des patientes qui ont des difficultés à se masturber, en leur expliquant comment faire de façon très pragmatique et opérationnelle.
Mais plus que l’outil en lui-même, il s’agit de trouver ce qui stimule et excite. Cela peut passer par la lecture de textes érotiques. J’accompagne mes patientes dans cette démarche d’apprentissage et d’amour de soi.
Les hommes eux utilisent encore souvent la pornographie pour stimuler la masturbation.
En revanche, pour un usage en couple, je suis moins convaincue. Beaucoup de sextoys sont commandés par le partenaire, ce qui réduit souvent la femme au désir de l’autre. De plus, ces gadgets tendent à limiter la sexualité à la pénétration.

Quid de la pornographie chez les plus jeunes ?
La pornographie est une industrie florissante et dévastatrice pour tous. Je reçois des vidéos de tous les pays. La femme y a une image considérablement dégradée et y est réduite à trois trous. Pour les enfants c’est catastrophique. Pour les ados, c’est une vision faussée des femmes et de la sexualité qui oublie le consentement. Ces vidéos sont souvent de véritables scènes de viol. L’addiction à la pornographie entraine chez les hommes des dysfonctionnements sexuels.
La pornographie exacerbe et caricature l’excitation sexuelle lors d’un rapport sexuel. Ce qui crée chez les adeptes de pornographie jeunes ou moins jeunes d’ailleurs, un effet de déception. Le sexe n’est jamais à la hauteur de leurs attentes.
Parcours personnel
Vous êtes également engagée en politique auprès du Parti des travailleurs. Vous avez été candidate aux législatives en 2021. A quand remonte cet engagement en politique?
En mai 1968. Ce fut une révolution, autant pour le monde que pour moi. À l’époque, je travaillais comme éducatrice spécialisée à l’Institut médico-pédagogique. Ce mouvement m’a profondément marquée et je n’ai plus cessé de militer. J’ai rapidement rejoint des mouvements de femmes. Bien que je vienne d’un milieu bourgeois catholique, mon père, médecin, était très engagé auprès des plus démunis.
Ma grand-mère maternelle était une femme exceptionnelle : chasseuse de tigres au Cambodge et soignante auprès des lépreux. Mes engagements ne sont donc pas arrivés par hasard. Mon parcours personnel, empreint de grandes souffrances, a nourri ma sensibilité au monde.
J’écris de la poésie, je peins (j’ai exposé mes peintures au Marché de Lerme en 2017) donc cette sensibilité s’exprime de différentes manières.
Vous êtes née dans un camp de prisonniers en Indochine. Pouvez-vous nous expliquer cette situation ?
Mes parents vivaient au Cambodge. Mon père, bordelais et médecin, avait choisi de s’installer là-bas, alors colonie française. Il y a rencontré ma mère, qui y vivait avec toute sa famille.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, bien que la France ait capitulé, les Japonais poursuivaient les combats. Ils ont arrêté toute ma famille : mes parents (ma mère était enceinte), mon frère, mes grands-parents, mes oncles et tantes, ainsi que mes cousins.
Ce n’était pas un simple camp de prisonniers, mais un camp d’extermination, où les prisonniers étaient destinés à être éliminés.
Ma famille a été séparée dans le camp. Ma mère, enceinte, a été isolée. Je suis née dans ce camp, dans des conditions extrêmement difficiles.
J’avais alors huit mois. Après cela, nous avons survécu dans la brousse, dans des conditions précaires, avant de rejoindre de la famille en France en mai 1950, lorsque j’avais un an.
Nous sommes rentrés avec une seule valise, qui nous a été volée. Nous n’avions plus rien.
Au terme d’un long procès, vous avez obtenu en 2017 le statut de victime civile de guerre. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Je suis née en 1945, dans des conditions de malnutrition et d’insalubrité extrêmes. Françoise Dolto, que j’ai eu la chance de connaître, disait qu’un bébé voit la vie dans les yeux de sa mère. Pour ma part, je n’y ai vu que la mort.
Ces premières années de vie ont laissé des séquelles durables. Les mois suivants ma sortie du camp, j’ai refusé de manger. Mon corps n’a jamais su s’adapter. Ces souffrances ont conduit les juges à me reconnaître comme victime civile de guerre, avec un handicap évalué à 70 %.
Pourquoi avez-vous décidé de devenir sexologue ?
Dans le mouvement des luttes féministes, nous avons créé des lieux de parole non mixtes sur le sujet de la sexualité, la nôtre.
J’avais créé un groupe de conscience d’entreprise dans un hôpital où je travaillais.
Je me suis dit que je voulais aider les femmes à partager leur expérience de la sexualité et à les aider en ce sens.

Je ne suis devenue sexologue qu’en 2008. Avant cela, j’ai eu plusieurs vies. J’ai été éducatrice spécialisée pendant une grande partie de ma carrière. J’ai également publié des recueils de poèmes et reçu un prix international.
En 2007, j’ai décidé de reprendre des études en sexologie à l’université de Bordeaux. Ces études m’ont passionnée. J’ai eu la chance d’être formée par des professeurs remarquables, et j’ai ouvert mon cabinet en 2008.
C’est un métier exigeant qui requiert une éthique forte. On se retrouve parfois face à des patients en grande souffrance, avec des attentes irréalistes. Certains espèrent que je vais leur « fournir » le désir, le plaisir ou une solution miracle. Je leur dis souvent : « Je n’ai pas le plaisir en rayon » !
La sexualité, c’est tellement vaste : les relations amoureuses, la séduction, la rupture, le plaisir. C’est un domaine complexe, mais passionnant.